Koné Katinan justin : 'Le gouvernement en panne d’initiatives crédibles devant une crise structurelle."

New Africa samedi, 4 avril, 2026 46 0 0 1
Koné Katinan justin : 'Le gouvernement en panne d’initiatives crédibles devant une crise structurelle."
Le gouvernement en panne d’initiatives crédibles devant une crise structurelle.

À Abidjan, le Parti des Peuples Africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) a frappé fort, jeudi. Lors de sa 42ème tribune, la formation de l'ancien président Laurent Gbagbo a dressé un message poignant contre la gestion du Président Alassane Ouattara. Électricité coupée, planteurs de cacao en détresse : pour l'opposition, le gouvernement utilise le « dol », une stratégie de tromperie généralisée, pour masquer ses échecs. Ci-après les propos liminaires.

La Tribune du PPA-CI
La gouvernance dolosive du RHD
De façon générique, est qualifiée de dol toute manœuvre frauduleuse, mensongère ou dissimulatrice intentionnellement mise en œuvre par une partie afin de tromper l’autre partie et obtenir d’elle son consentement à une convention. Cette notion rattachée a priori au droit des contrats est acceptée de façon large dans pour désigner toutes les formes de manœuvres émanant d’une personne qui tente de tromper une ou plusieurs tierces personnes en vue d’obtenir leur consentement dans une cause. L’idée mise en évidence, en l’occurrence, est celle du mensonge structuré pour atteindre l’adhésion de la tierce personne à la cause défendue par l’auteur du dol. Ainsi, au niveau de l’Etat, la notion de dol peut s’entendre de toutes les formes de mensonge distillé par le gouvernement pour tromper ou corrompre le jugement des populations. Elle va au-delà de l’habilité politique par son caractère systématique et ontologique. L’habilité politique permet à une personne politique de contourner une situation difficile occasionnelle. Le dol politique, quant-à-lui, est l’institutionnalisation des manœuvres mensongères qui forment finalement le système de gouvernance. Il devient la marque caractéristique dudit système.
Le dossier que nous ouvrons sur le caractère dolosif de la gouvernance du RHDP est une étude thématique qui se déclinera en plusieurs parties. Nous abordons dans la première partie la gouvernance énergétique et cacaoyère qui a abouti à la crise d’électricité, avec les délestages dommageables pour les populations, et à la crise de la filière cacaoyère qui aggrave la misère des planteurs.
partie : Les crises énergétique et cacaoyère
I. Crise énergétique :
Le gouvernement en panne d’initiatives crédibles devant une crise structurelle.
1. Les causes connues mais jamais corrigées.
Les délestages observés depuis plusieurs mois procède d’un déséquilibre structurel qui dénote une politique énergétique mal pensée et d’une politique d’urbanisation insuffisamment élaborée.
a. Un déséquilibre structurel du secteur énergétique
Les délestages subis actuellement ne sauraient se réduire à de simples aléas techniques ou climatiques. Ils résultent d’un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande d’électricité, dans un contexte où la croissance de la consommation était pourtant parfaitement prévisible.
En effet, la consommation progresse de manière soutenue sous l’effet de l’urbanisation, de l’industrialisation et des politiques d’électrification. Cette dynamique n’a rien d’imprévisible. Elle est documentée depuis plusieurs années. Le problème n’est donc pas la demande, mais la capacité du système à s’y adapter.
Malgré une capacité installée annoncée supérieure à 3 000 MW, le système fonctionne avec une marge de sécurité insuffisante, révélant un décalage entre les capacités affichées et la puissance réellement disponible en période critique. L’annonce récente d’un décaissement d’environ 700 milliards de FCFA (plus précisément 345 et 346 milliards pour le financement de deux programmes) pour le renforcement du réseau confirme, en creux, l’existence d’un retard d’investissement. L’ampleur et le caractère urgent de cet engagement traduisent davantage un rattrapage qu’une planification maîtrisée.
Toutefois, la crise actuelle ne peut pas être analysée uniquement sous l’angle de la production. Certes, une distinction doit être faite entre capacité installée et capacité réellement disponible. Mais, contrairement à la situation observée il y a quelques mois, où les tensions relevaient principalement d’un déficit de production ayant conduit à solliciter les industriels pour se retirer temporairement du réseau, la crise actuelle est beaucoup plus liée aux limites du réseau lui-même.
Le réseau de transport et de distribution apparaît vieillissant et proche de la saturation. Sous l’effet de la hausse de la demande, les transformateurs et les lignes sont régulièrement exploités au-delà de leurs capacités nominales, parfois jusqu’à 120 %, ce qui accroît fortement le risque d’incident. Dans ces conditions, le système fonctionne sans marge, où la moindre perturbation suffit à provoquer des coupures.
Cette situation est aggravée par un déficit de redondance. Le système ne dispose pas toujours de départs de secours suffisants, c’est-à-dire de lignes alternatives capables de prendre le relais en cas de défaillance. Cette absence de réserve opérationnelle (possibilité de basculement) au niveau du réseau allonge les temps de rétablissement et amplifie l’ampleur des coupures.
À cette contrainte s’ajoute un modèle énergétique structurellement fragile. Le mix actuel demeure marqué par des vulnérabilités connues, notamment une dépendance à l’hydroélectricité, sensible aux variations hydrologiques, un recours important au thermique à base de gaz, exposé aux aléas techniques et d’approvisionnement, ainsi qu’une diversification encore limitée des sources d’énergie.
Ces fragilités sont connues de longue date. Leur persistance ne relève plus du constat, mais d’un défaut de décision. Dans ces conditions, ce n’est pas tant l’occurrence d’un aléa qui explique les perturbations observées, mais bien l’insuffisance de résilience du système face à cet aléa.
Cette situation se matérialise concrètement par le fait que des manques de production liés à une capacité opérationnelle (disponibilité des infrastructures) pouvant atteindre 15 à 20 % suffisent à provoquer des délestages à grande échelle, révélant ainsi une forte sensibilité du système aux chocs.
Par ailleurs, les épisodes de délestage s’inscrivent dans une dynamique récurrente, apparaissant généralement en période de forte consommation, notamment entre février et mai. Ce caractère cyclique confirme qu’il ne s’agit pas d’un phénomène exceptionnel, mais d’une contrainte structurelle du système électrique.
Le système ivoirien présente à cet égard un paradoxe. Il est capable d’exporter de l’électricité en période normale, tout en étant incapable de satisfaire la demande nationale en période de pointe. Cela traduit une insuffisance dans la gestion des pointes et un niveau de réserve de capacité inadapté.
Dans un tel contexte, une baisse du niveau des barrages, un incident technique ou une hausse ponctuelle de la demande suffisent à rompre l’équilibre entre l’offre et la consommation et à entraîner des perturbations généralisées. Ce niveau de sensibilité n’est pas acceptable pour un système électrique qui se veut structurant pour l’économie.
Enfin, les données confirment la prévisibilité du phénomène. La pointe de consommation augmente d’au moins 100 MW par an et les épisodes se répètent aux mêmes périodes. Les délestages ne sont donc pas une fatalité, mais la conséquence d’un déficit d’anticipation.
• La période (début – fin prévisible)
Les épisodes de délestage en Côte d’Ivoire présentent une certaine régularité. Ils apparaissent généralement en période de forte consommation, souvent entre février et mai, voire au-delà, lorsque la demande est élevée et que la production hydraulique est affaiblie.
Ce caractère cyclique est essentiel car il montre que le phénomène n’est pas exceptionnel, mais structurel et récurrent.
Ces périodes critiques correspondent à des facteurs précis, notamment la baisse du niveau des barrages, les incidents techniques ou la hausse ponctuelle de la demande. Dans ces conditions, le système, très sensible aux variations, ne peut absorber des pertes de production même limitées sans provoquer des perturbations généralisées.
Dans la plupart des cas, la situation s’améliore progressivement, soit avec le retour des pluies qui permettent de reconstituer les réserves hydrauliques, soit avec la remise en service ou le renforcement ponctuel de certaines capacités de production. Cependant, cette amélioration est temporaire et ne résout pas le problème structurel de résilience du système. Malgré des excédents réguliers en période normale et la possibilité d’exporter, le cycle des délestages se répète annuellement, démontrant une inadéquation persistante entre les ambitions du secteur et la réalité de sa capacité à sécuriser l’approvisionnement.
Autrement dit, ce n’est pas un épisode isolé, mais un cycle mal maîtrisé, qui traduit une inadéquation persistante entre les ambitions du secteur et sa résilience réelle. Toutefois, des améliorations significatives sont prévues et devraient être ressenties à partir de juin-juillet 2026 grâce aux mesures de renforcement du système et à l’optimisation des capacités de production. Mais pour combien de temps. Ces mesures de renforcements risquent d’être très vite dépasser si la politique d’urbanisation suit la logique actuelle.
b. Une politique d’urbanisation incompatible avec le recours aux sources d’énergie alternative
La côte d’Ivoire est addictive à l’énergie de source hydraulique et thermique. La source thermique (combustion du gaz naturel) représente environ 75% de la production contre 25% pour la production hydraulique. Par ailleurs, la demande d’électricité se concentre à Abidjan avec une consommation qui avoisine 70% de la consommation nationale, créant ainsi un déséquilibre majeur au détriment de l’intérieur du pays. Cette concentration de la consommation est consécutive à la polarisation de la vie économique à Abidjan. La dimension à la fois économique et sociale excessive d’Abidjan rend difficile une politique de diversification des sources énergétiques. En effet, alors qu’il est possible d’isoler une localité en alimentant à partir d’une source photovoltaïque, ou éolienne, cette option reste très peu possible pour les grandes agglomérations de la taille d’Abidjan. Une telle option n’est possible que pour les villes de petite et moyenne taille. La décentralisation n’a pas seulement une vocation administrative. Elle a une vocation économique qui permet de réguler les flux économiques par la multipolarisation du territoire national. La création des centres d’intérêts économiques autour de plusieurs pôles est un atout pour la diversification des sources énergétiques. C’est cette multipolarisation du territoire national qui peut donner une portée plus grande à la libéralisation du secteur de l’électricité. En effet, quel serait l’intérêt d’un opérateur économique d’électricité de formuler une offre d’énergie éolienne pour une ville dont la consommation mensuelle ne permet même pas de couvrir ses charges minimales. Mais si cette ville constitue un pôle économique autour duquel se tisse un réseau d’activités économiques importantes, alors l’offre d’une énergie alternative à l’hydraulique ou au thermique aurait un sens. De ce point de vue, l’expérience de la centrale solaire photovoltaïque de Boundiali est à suivre avec intérêt. Or l’on sait que la politique de décentralisation a été tuée par le régime RHDP. Son obsession à faire d’Abidjan l’unique pôle à la fois industriel, commercial, politique administratif et culturel rend difficile la diversification des sources énergétiques. Dans ce contexte, tous les investissements pour renforcer la production énergétique ne seront jamais suffisants pour résoudre la crise cyclique de l’énergie en Côte d’Ivoire.
2. L’impact économique : l’agonie des PME et du secteur informel
Le délestage a un impact économique significatif, souvent sous-estimé car diffus. Il agit comme une taxe invisible sur l’ensemble de l’économie.
Pour les entreprises, les conséquences sont immédiates avec des interruptions de production, une baisse de rendement et le recours à des solutions alternatives coûteuses comme les groupes électrogènes. Ces surcoûts dégradent la compétitivité et finissent par être répercutés sur les prix.
Pour les ménages, l’impact est tout aussi réel avec des pertes de denrées périssables, la perturbation des travaux scolaires à domicile, la perturbation des activités génératrices de revenus et des dépenses supplémentaires pour s’équiper (onduleurs, carburant, etc.), etc. En pratique, les populations supportent directement le coût des insuffisances du système.
Cette situation a également un effet macroéconomique, avec une pression à la hausse sur les prix, un ralentissement de certaines activités productives et un signal négatif envoyé aux investisseurs.
Elle pose enfin un problème de cohérence stratégique. Un pays qui ambitionne d’être un pôle énergétique régional ne peut durablement fonctionner avec un service instable. Il y a une contradiction entre l’image projetée et la réalité vécue par les usagers.
3. Recours à l’ANARE-CI non satisfaisant
Sur le plan institutionnel, les consommateurs disposent théoriquement d’un recours auprès de l’ANARE-CI pour faire valoir leurs droits en cas de préjudice lié à la fourniture d’électricité. Ce dispositif couvre notamment les demandes d’indemnisation pour dommages subis, en particulier les équipements défectueux consécutifs à des perturbations du réseau telles que les surtensions, les coupures brusques ou la dégradation de la qualité de l’énergie.
En pratique, une part importante des sollicitations concerne ces situations, avec des appareils endommagés, des installations détériorées ou des pertes liées à la discontinuité du service. Le volume global des interactions, qui se chiffre en plusieurs milliers par an, confirme que les problèmes de qualité de service sont fréquents et structurels, loin d’être marginaux.
Cependant, l’enjeu principal réside dans la réparation effective de ces préjudices. L’indemnisation reste, dans la majorité des cas, conditionnée à la preuve d’une faute imputable à l’opérateur. Or, lorsque les coupures sont qualifiées de délestages programmés ou de contraintes techniques du système, cette preuve devient difficile à établir. Il en résulte qu’une grande partie des dommages, notamment ceux se rapportant à des équipements domestiques, industriels ou commerciaux ne font l’objet d’aucune compensation.
Même lorsque les recours sont recevables, les procédures demeurent complexes et peu accessibles. Elles exigent des justificatifs techniques, tels que constats, expertises ou preuves de causalité, souvent difficiles à réunir pour les usagers, avec des délais de traitement qui réduisent l’intérêt économique de la démarche, en particulier pour les préjudices de faible montant.
À cela s’ajoute une limite structurelle du dispositif. L’exécution des mesures correctives dépend largement d’acteurs tiers, notamment l’opérateur, ce qui réduit la capacité de l’autorité de régulation à garantir une réparation rapide et systématique. Des contraintes institutionnelles, telles que des interruptions dans la tenue des instances décisionnelles, ont également affecté le traitement des recours et leur taux de résolution.
Par ailleurs, le nombre relativement faible de recours étudiés au regard du volume global de réclamations suggère un découragement des usagers face à la complexité du système, voire un filtrage implicite.
Pour finir, le mécanisme d’indemnisation existe sur le plan juridique, mais fonctionne de manière restrictive. Il ne couvre qu’une part limitée des dommages réellement subis et laisse à la charge des ménages et des entreprises l’essentiel du coût des perturbations, qu’il s’agisse de pertes d’équipements, de remplacement de matériel ou de solutions alternatives. En plus, sa mise en œuvre est quasiment impossible pour les petits abonnés et ceux de l’intérieur du pays. Qui peut croire qu’un abonné de la CIE se trouvant à Niofoin, à Tougbo ou à Manpleu est suffisamment informé de l’existence d’un mécanisme d’indemnisation des dommages que lui auraient causés les délestages. En tout cas, aucune communication n’est faite en direction des abonnés pour les informer de l’existence de ce mécanisme.
4. une communication parcimonieuse
Le monopole de la CIE et des autres acteurs de publics et parapublics du secteur de l’électricité les place dans une position dominante par rapport aux abonnés. Leur communication reflète cette domination réalité. Quand la CEI daigne communiquer sur les interruptions, elle le fait souvent après coup. Le samedi 21 mars, la CEI a produit un communiqué, tel que publié sur les différents réseaux sociaux pour informer l’opinion de perturbations sur le réseau haute tension qui impacteraient divers quartiers d’Abidjan Nord. Le communiqué se termine l’annonce de la mobilisation d’équipes pour corriger les perturbations. Ce communiqué très laconique est intervenu après le début des coupures de courant. Il ne dit pas la nature et la cause des perturbations. Pire, il ne donne aucun délai d’exécution des travaux de réparation. Quelques jours après, un autre communiqué est libellé comme suit :
« Info CEI : cher client, les travaux de rétablissement se poursuivent à Saint-Viateur. La CEI vous présente ses excuses et vous notifiera dès la reprise de la fourniture de l’électricité. »
« CEI info, cher client, les travaux de rétablissement se poursuivent à la Rivera palmeraie. La CEI vous présente ses excuses et vous notifiera dès la reprise de la fourniture de l’électricité ».
Le problème est que les coupures de courant perdurent dans ces quartiers sans que l’on ne sache quand elles cesseront.
• Des annonces déjà entendues depuis 2012
Le gouvernement annonce un plan énergétique de 700 milliards pour renforcer à la fois l’infrastructure de production et celle du transport d’énergie. De quoi faire rêver à un lendemain meilleur. Hélas, le gouvernement nous a habitués à ce genre d’annonces et d’initiatives. Dès novembre 2012, le ministère des Mines, du Pétrole et de l’Energie a tenu un séminaire sur la problématique des « défis et enjeux du secteur de l’énergie en Côte d’Ivoire : Mesures d’urgence et plans à moyen et long terme » pour dégager les besoins de financement de l’énergie dans plusieurs de ses composantes. Le séminaire a évalué à 7% l’accroissement de la demande d’énergie par an jusqu’à 2030. Il a également évalué les besoins de financement du secteur énergétique pour en combler le déficit.
Aussi, le gouvernement a-t-il évalué les besoins de financement comme suit/
- Au titre de la production et du transport de l’énergie électrique 5300 milliards hors intérêts intercalaires. Ce financement était attendu à hauteur de 1 300 Mds CFA pour les PPP, l’Etat pour 600 Mds CFA et 3000 Mds de financement à rechercher.
- Au titre de la distribution de l’énergie électrique dont l’objectif était de minimiser les pertes d’électricité en faisant la performance de distribution de 73% en 2011 à 89% en 2020, l’investissement était estimé à 1802 Mds de Fcfa
- Au titre de l’électrification rural : 574,628 Mds
- Au titre des énergies renouvelables 1718,306 Mds, dans la perspective de faire passer la part des énergies renouvelables dans le Mix énergétiques à 20% en 2030 (5% en 2015, 15% en 2020 et 20% en 2030),
Au regard des crises énergétiques cycliques marquées par des délestages récurrents chaque année aux mêmes périodes, il y a fort à parier que les ambitions du gouvernement sont loin d’être atteints. En ce qui concerne le Mix énergétique, la part des énergies renouvelables, hors énergie électrique, est quasi-nulle. La seule expérience d’énergie renouvelable reste l’essai de la centrale solaire photovoltaïque de Boundiali de 37,5 MW de 49,5 Mds. Malgré ce pas insignifiant, le gouvernement ivoirien envisage de porter le niveau des énergies renouvelables 5000 MW d’ici 2030. Une autre annonce sensationnelle dangereuse pour les âmes sensibles.
▪ Conclusion partielle
Le délestage actuel ne relève ni d’un accident ni d’une fatalité. Il est la conséquence directe d’un système exploité sans marge, fragilisé à la fois par des insuffisances de production, un réseau saturé et un déficit de redondance. Les tensions observées aujourd’hui traduisent moins un choc imprévu qu’un défaut d’anticipation face à une demande pourtant connue et croissante.
L’annonce récente d’investissements massifs pour le renforcement du réseau confirme ce diagnostic. Elle marque une prise de conscience, mais aussi un rattrapage tardif face à des déséquilibres installés de longue date. Or, un système électrique structurant ne peut reposer sur des ajustements d’urgence. Il doit être dimensionné pour absorber les pointes, résister aux aléas et garantir la continuité du service.
Dans sa configuration actuelle, le système transfère une part importante de ses insuffisances vers les usagers. Les ménages et les entreprises supportent directement le coût des perturbations, tandis que les mécanismes d’indemnisation restent limités et difficilement mobilisables. Cette situation affaiblit la confiance et crée un déséquilibre durable entre le service rendu et le préjudice subi.
La réponse ne peut donc se limiter à des investissements ponctuels. Elle suppose une approche cohérente, fondée sur trois exigences. Reconstituer des marges de sécurité réelles, à la fois en production et sur le réseau. Renforcer la robustesse du système par la modernisation des infrastructures et l’intégration de capacités de secours effectives. Assurer une protection effective des consommateurs, à travers des mécanismes d’indemnisation plus simples, plus rapides et plus systématiques.
Un pays qui ambitionne d’être un pôle énergétique régional ne peut durablement fonctionner avec un système instable. L’électricité est un service public stratégique. Elle ne peut être intermittente. Gouverner, dans ce domaine, ne consiste pas à corriger après coup, mais à anticiper. Aujourd’hui, le système subit encore ce qu’il aurait dû prévoir.
II. La crise de l’économie cacaoyère : les paysans crient « on nous a trop volé et trompé »
« On nous a trop volé ». Cette phrase attribuée à Félix Houphouët Boigny, a été le slogan de campagne de la naissance du Syndicat Agricole Africain de Côte d’Ivoire (SAA-CI). Ce syndicat, créé par les planteurs africains, était sorti des entrailles du Syndicat Agricole de Côte d’Ivoire alors archidominé par les planteurs colons. C’était en 1944, précisément le 10 juillet 1944. Ironie de l’histoire, 82 ans après, sous la gouvernance de ceux qui se déclarent héritiers d’Houphouët Boigny, les planteurs ivoiriens crient « On nous a trop volé et trompé ». Il semble difficile à tout observateur de bonne foi de la gestion actuelle de la filière cacaoyère de ne pas accorder du crédit aux lamentations des planteurs ivoiriens. Le sort que le gouvernement leur réserve relève du cynisme politique aux conséquences incalculables.
1. La crise du cacao : du cynisme politique du RHDP
Pour comprendre le degré de cynisme du RHDP dans la gestion de la crise du cacao, il faut interroger les faits marquants de cette crise. Ces faits sont les suivants :
- la fixations d’un prix d’achat qui relève du marketing politique ;
- l’annonce, non suivie d’effets, de l’enlèvement des stocks de cacao de décembre à janvier.
- l’anticipation de la petite campagne avec effet rétroactif sur la principale campagne.
• La fixation du prix d’achat aux allures de marketing politique
la campagne cacaoyère 2025-2026 a été ouverte le 1er octobre 2025. Pour cette campagne, le gouvernement a fixé le prix bord champ à 2800 FCFA/kg. Le prix du cacao, fixé à 2 800 FCFA/kg au début de la campagne, est intervenu dans un contexte où les cours internationaux du cacao étaient déjà orientés vers la baisse.
Cette décision, loin de s’appuyer sur une analyse économique durable, semble avoir eu pour principal objectif de séduire les producteurs dans un contexte pré-électoral, en vue de l’échéance présidentielle de 2025.
La preuve de la fragilité est apparue rapidement : un mois seulement après son annonce, les cargaisons de cacao ont commencé à être refoulées dans les ports ivoiriens, révélant l’absence de mécanisme d’accompagnement capable de soutenir ce prix sur la durée. Pour ne pas se laisser déborder, le Conseil café-cacao a trouvé l’astuce ingénieuse de délivrer avec parcimonie les connaissements. Des stocks importants se sont constitués dans les magasins des coopératives. En fin janvier les coopératives estimaient à 700 000 tonnes le stock de cacao encore disponible dans les magasins. Le gouvernement estimait ledit stock à 123 000 T. A ce jour personne ne sait avec exactitude le stock du cacao qui attend d’être enlevé. L’exercice de séduction pour une élection présidentielle sans enjeu politique après l’élimination des principaux adversaires s’est transformé en calvaire pour les paysans. Mais le cynisme politique ne s’arrête pas là. En lieu et place d’un soutien du prix s’appuyant sur le différentiel résultant du décalage entre le prix bord-champ annoncé et les cours du marché international, le gouvernement a décidé de racheter à un prix réduit (2350 au lieu de 2800), le stock du cacao invendu. Cette annonce est restée, dans une certaine mesure, au stade de simple profession de foi. Des planteurs et des coopératives continuent d’attendre la réalisation de la promesse de rachat de leur stock de cacao.
• La promesse de rachat du cacao non entièrement tenue
Dans un reportage de la chaine de télévision Business 24 Africa du 28 mars 2026, il est révélé que plus de 60 000 tonnes de cacao sur les 123 000 tonnes annoncées par le Conseil café-cacao n’ont pas encore été enlevés. L’on se souvient que devant l’impasse dans laquelle se trouve l’économie cacaoyère, le gouvernement a pris l’engagement de racheter 123 000 tonnes à 289 milliards de FCFA. Non seulement le montant annoncé par l’Etat ne permet pas de couvrir le stock de 123 000 tonnes au prix de 2800 FCFA/Kg fixé par l’Etat lui-même (289 mds/123 000 = 2350/Kg), pire, plus d’un mois après cette annonce, plus de 60 000 tonnes sont encore dans les magasin. Comme l’annonce du prix, cette autre annonce médiatisée du gouvernement s’inscrit toujours dans la politique de camouflage de la réalité. C’est une constante de la gouvernance du RHDP de dire une chose et de faire une autre totalement différente. Dans l’incapacité de réaliser entièrement sa promesse, le gouvernement a opté pour la pire des solutions : anticiper la petite campagne et fixer un prix d’achat bord-champ réduit appliqué rétroactivement sur le stock résiduel de la principale campagne. Le sommet du cynisme est atteint.
• Appliqué un prix réduit à une production achetée à un prix plus élevé
Deux périodes marquent de coutume la production cacaoyère. Une période faste, appelée grande campagne, qui court d’octobre à fin mars, et une autre, moins importante, qui commence en avril. Ces deux périodes correspondent au cycle de production du cacao. A chacune des deux périodes, le gouvernement fixe un prix bord-champ qui tient compte d’un faisceau de facteurs, dont le plus important est les cours du marché international. Pour la petite traite, le gouvernement a annoncé un prix de 1200 FCFA, soit une chute brutale du prix d’achat de 57%. Cette annonce a été faite le 4 mars 2026, soit un mois avant le début de la petite campagne. Ce prix est réputé s’appliquer à la récolte prochaine qui commence en avril. Cette annonce anticipée ne vise qu’une seule chose, l’achat du stock résiduel de la principale campagne au nouveau prix annoncé pour la petite campagne. A défaut de le racheter comme il avait annoncé, le gouvernement opte pour une application rétroactive du nouveau prix à l’ancien stock. C’est ce que l’on appelle changer les règle du jeu en plein milieu de match. Ce n’est plus du dol, c’est du cynisme. Cela relève du cynisme surtout qu’en l’occurrence le gouvernement ne justifie pas l’usage qu’il a fait du différentiel largement positif engrangé pendant les deux années où les cours mondiaux du cacao ont connu des niveaux historiques. Par exemple, en 2024, la tonne du cacao se négociait à New York à 12 906 $. Soit plus de 6000 FCFA le kilogramme. Pendant ce temps, le prix bord-champ était de 1800 FCFA. Pour se défendre le gouvernement arguait de ce que la vente à terme qu’il pratique rend difficile le bénéfice de l’embelli des cours mondiaux par les planteurs. En effet, dans le système de vente à terme, les contrats sont négociés avant le terme de la production sur la base des cours de référence connus de l’année de négociation des ventes. Dans le principe, cette mesure vise ainsi à protéger les planteurs d’éventuelles fluctuations des cours pendant l’année de production. La seconde variable de cette technique commerciale pour sauvegarder un prix d’achat stable, reste le mécanisme de soutien en cas de mauvaise fortune pendant l’année de production. Dans l’économie cacaoyère ivoirienne, tout le système de commercialisation basé sur la stabilisation repose sur ces deux variables indissociables. C’est à ce niveau que l’argument prévalu par le gouvernement pour justifier les prix de 1800 lorsque les cours étaient à 6000 F/kg le rattrapent.
En effet, Pour la campagne 2025/2026, plus de 85 % de la production a été pré-vendue, sécurisant un prix de 2 800 FCFA/kg, bien que des chutes ultérieures des cours mondiaux aient créé des tensions sur les prix réels en début 2026. Sur cette base, les planteurs n’avaient pas à souffrir de la détérioration des prix internationaux, qui du reste, ne s’est pas opérée de façon brutale. L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), en France, a publié le tableau de l’évolution des cours mondiaux de cacao.
La remarque essentielle qui se dégage de la lecture de ce tableau est que les cours ont entamé leur tendance baissière régulière depuis le moi de mai 2025. Rien ne pouvait justifier un éventuel rebondissement de ces cours. C’est donc en connaissance de cause que le gouvernement a fixé en octobre 2025 le prix bord-champ à 2800 Fcfa/kg, soit l’équivalent du prix de négociation sur le marché international. L’on est en droit de se dire que le gouvernement comptait sur l’épais matelas de réserves qu’il s’est constitué au cours des deux ou trois dernières années en bénéficiant de l’embelli des cours qui tranchaient vivement avec le prix appliqué aux planteurs. Autrement, le gouvernement aurait fait preuve de turpitude dont les conséquences ne sauraient être supportées par les planteurs. Il est connu que nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes. Que le gouvernement, après avoir trompé les paysans pour des raisons électorales, décide d’aligner le prix d’achat bord-champ sur les cours mondiaux pour la petite traite peut se comprendre. Mais vouloir appliquer ce prix sur le stock résiduel de la grande campagne que l’on n’a pas pu enlever au prix initial de 2800 Fcfa/kg ne peut accepter autre appellation que le cynisme. Parce ce que cette décision place les paysans et les coopératives dans une situation très embarrassante.
2. Les conséquences d’une décision cynique
• Des pertes impossibles à compenser pour les coopératives
La chaine de télévision française TV5 Monde a publié la semaine dernière un reportage titré « Côte d’Ivoire : le casse-tête des stocks de cacao ». Le Président de la coopérative « SOCOOPAGOS », domiciliée, à Aboisso présente le sort de sa coopérative et de celui de ses adhérents. Ce sort est celui de toutes les coopératives qui vivent un mélodrame qu’on croirait sorti de l’imagination d’un créateur des grands films d’horreurs. Le Président de cette coopérative affirme détenir en stock plus de 380 tonnes de cacao acheté au prix de 2800 Fcfa/kg auprès des planteurs. Ces derniers, présents au cours d’une réunion de crise, ont exhibé leurs reçus de vente qui mentionnent le prix d’achat de 2800. Aujourd’hui, il lui est demandé de céder ce stock à 1 200 Fcfa le kilogramme. Calcul fait, la coopérative subit une perte nette de 230 millions de Fcfa. Où trouver cette différence pour sauvegarder le prix de 2800 auquel elle s’est engagée auprès de ses adhérents qui sont au nombre de 2300. Ceux-ci n’auront d’autres choix que d’accepter le nouveau prix au risque de tout perdre. Le drame se prolonge si d’aventure le planteur, sur la base de ses ventes, a contracté des prêts pour faire face à certaines exigences de la vie comme c’est le cas suivant, il devra hypothéquer sa prochaine récolte.
• Un surcoût des facteurs de productions
Dans le reportage ci-dessus mentionné, l’on remarque des paysans à l’œuvre pour sécher du cacao sorti des magasins afin de prévenir les risques de moisissure et d’humidité qui compromettrait la qualité du produit, et par voie de conséquence, rendrait quasi-impossible sa vente.
Non seulement, le cacao n’est pas acheté, mais pire, les producteurs sont contraints de veiller sur sa qualité en attendant d’éventuel acheteur. L’on sait également que plus le produit est conservé plus il perd de poids.
• Les drames familiaux.
Dans ledit reportage, l’un des adhérents de la coopérative SOCOOPAGOS égrène les charges incontournables auxquelles font face les planteurs. Ces charges sont relatives aux frais de santé, aux frais de scolarité des enfants, la rémunération des ouvriers agricoles etc. Cette situation débouche sur des drames familiaux dont les plus sérieux sont l’abandon des classes par les élèves faute de moyens pour assurer la poursuite des études.
• Les risques de perturbations de certains indicateurs économiques
- Les recettes fiscales générées par l’exportation du café/cacao ont été de 256,9 milliards de Fcfa en 2025. L’Etat en attend pour l’année fiscale en cours 265 milliards. Même si le gouvernement s’en est sorti bien heureux avec un recouvrement record au dernier trimestre 2015 avec 127,661 milliards, la crise actuelle pourrait bien impacter négativement les recettes de 2026.
Cependant, la performance du DUS du dernier trimestre de 2025 contraste avec la constitution de stock non-exporté depuis novembre 2025. Sauf si cette performance accrédite davantage les propos de certains acteurs comme le Président du SYNAPCI qui accuse le gouvernement de privilégier le cacao d’origine étrangère, notamment ghanéenne au détriment du cacao ivoirien.
- Le blocage actuel de la filière du cacao pourrait avoir une incidence sur la balance commerciale, et peut-être même sur la balance de paiement.
Conclusion
Au total, la crise actuelle du cacao repose la question du choix du mode de commercialisation de ce produit important pour l’économie ivoirienne. Le mode actuel du gouvernement repose sur la stabilisation. Or c’est justement celle-ci qui fait défaut dans le contexte actuel. Lorsque le soutien des prix au planteurs fait défaut, le mode de vente par anticipation n’a plus de sens que d’enrichir des acteurs autres que les producteurs. Ces derniers n’ont en effet aucun contrôle sur les réserves que le gouvernement constitue pendant les périodes fastes et censés les soutenir pendant les périodes difficiles.
Dans ce contexte, la libéralisation de filière reste l’unique option pour sortir des cycles de crise.
Mais mieux, le PAA-CI continue de militer fortement l’instauration d’une taxe indirecte qui frapperait toute la chaine de valeurs ajoutées produites par l’industrie du cacao. Le fruit de cette taxe de solidarité sera allouée directement pour l’amélioration du bien-être des planteurs qui sont, comme le reconnait le directeur général du Conseil café/cacao, la pierre angulaire de toute l’économie cacaoyère dans le monde entier. Il est temps de donner à Cesar ce qui à Cesar.
Mais tout le changement n’est possible que si les planteurs eux-mêmes se rendent compte de leur puissance en s’organisant en conséquence. Ils constituent une force sociale très importante qui ne peut se laisser dicter les lois d’une forte bureaucratie. Dans un Etat, le gouvernement est certes l’acteur majeur, mais il ne peut être le seul. Les organisations sociales sont indispensables pour contenir les tendances dominatrices excessives de l’Etat.
L’opposition politique, dont le PPA-CI, ne peut rester en marge de la souffrance des paysans. Les aider à se prendre en charge est indispensable pour la vitalité de la démocratie en Côte d’Ivoire.
Au bout de compte, c’est toute la nation qui en sortira gagnante.
Dr Justin Katinan KONE
Président du Conseil Stratégie et Politique

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